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Deuxième rencontres de la Caverne à Bonnieux

mardi 21 juin 2022

Après avoir inauguré à Bonnieux, les premières rencontres de la Caverne, autour du « compromis », nous avions décidé de poursuivre sur le thème du « Réparer ». Nous n’avions pas imaginé alors combien nous serions rattrapés par l’actualité de l’agression, de la destruction, des massacres et, pour tout dire de la désolation, au point de se demander si la réparation est encore possible ?

Ce thème s’était imposé à nous d’abord parce que l’urgence de « Réparer la Terre » appelle une réflexion philosophique sur l’écologie politique qui ne souffre plus aucun délai. Si depuis la fin de la seconde guerre mondiale nous avons mis l’accent sur la reconstruction et la production, nous assistons aujourd’hui à un retournement au point que certains voient dans la production la forme même de la destruction des conditions d’habitabilité de la planète. Comme le dit Bruno Latour, « L’obligation de rabouter le monde dont on vit avec le monde où l’on vit oblige à penser le sens de l’histoire non pas comme un mouvement vers l’avant…mais comme la multiplication des manières d’habiter et de prendre soin des pratiques d’engendrement ». Mais pouvons-nous réparer ? Réparer la Terre ? Réparer la trame et le tissu de notre écosystème ? Recoudre ? Ravauder la planète ? Répondre à ces questions c’est ouvrir des problématiques multiples : politique bien sûr pour repenser l’aménagement du territoire, la mobilité, la ville ; économique évidemment de manière à penser l’économie circulaire celle de la réutilisation, du réemploi et de la réparation ; sociale aussi pour réintégrer l’humain dans l’écosystème du vivant afin de prendre conscience que « le monde où l’on vit » est dépendant « du monde dont on vit » comme le dit encore Bruno Latour. Bref « Atterrir » !

Réparer, c’est aussi offrir aux victimes les issues nécessaires aux dommages qu’elles subissent. Dans le champ de l’éthique et de la justice, l’attention portée à toutes les victimes nous conduit à remettre en cause notre langage, notre histoire, nos façons de faire, de vivre, voire de penser et de parler. L’émergence d’une foule de victimes qui se regroupent en communautés pour faire valoir leur identité, se fait entendre. Par définition, la multiplication des victimes appelle la multiplication des réparations. La multiplication des tribunaux aussi, avec l’émergence de nouveaux crimes, de guerre, contre l’humanité, de génocide, d’agression. Les victimes réclament réparation pour les préjudices subis aujourd’hui, mais aussi pour ceux d’hier et d’avant-hier comme si les vivants, saisis par la griffe du passé, se faisaient les porte-parole des voix d’outre-tombe pour réclamer justice.

Mais pendant que nous étions en train de « bricoler », de « rabouter », de réparer, de retisser nos relations avec tous les vivants, nous avons été rattrapés par la violence de l’histoire, de celle qui conduit à l’irréparable voire à l’impardonnable, de celle que le XX° siècle a enfanté comme cauchemars et, à la renaissance de laquelle, nous assistons médusés. Réparer, depuis l’assaut de la Russie contre l’Ukraine, a pris un nouveau sens, une nouvelleurgence, un nouveau questionnement.

Car il faut également entendre cela dans la réparation : la dimension morale de la faute. Celle qu’on peut expier ou payer d’une part car on trouvera dans la réparation un équivalent du préjudice causé et la faute inexpiable, d’autre part, qui est sans équivalent, c’est à dire celle qui est à la fois irréparable et impardonnable. Ou bien pardonnable, peut-être, mais au prix d’un effort surhumain.

« Pardonner est une épreuve presque surhumaine, un effort toujours à recommencer et pour lequel toutes les ressources de la sagesse ne sont pas de trop... Sans cesse nous oscillons entre le pardon et la rancune, entre le pardon et l'attitude que l'on a en face de l'impardonnable. » (Jankélévitch)

Et aujourd’hui se réveille le spectre de l’irréparable dans un monde dominé à nouveau par la violence et le tragique de de l’histoire.

Chercher à penser la réparation, c’est donc tenir ensemble les trois temps de l’histoire, tels que les pensait Braudel : celui de la longue durée qui conditionne l’avenir de la planète ; celui du temps moyen à travers lequel l’économie, le social, les moeurs accumulent les victimes et leurs ressentiments ; le temps bref de l’événement enfin, dont la violence et la brusquerie nous sidèrent souvent et nous empêchent de penser. L’écheveau de l’histoire emmêle aujourd’hui ces différentes temporalités : nous n’avons plus le temps d’attendre. Réparer, c’est aussi penser dans l’urgence.

Drina Candilis - Bruno Huisman - Philippe Jonathan - Lien Pfeufer - Eric Spitz